Essai Sin R1 550 : péché d’orgueil

L’artisanat automobile dans toute sa splendeur n’est pas réservé au Royaume-Uni. La Bulgarie aussi a sa voiture de sport bestiale authentique et dûment homologuée. Rencontre sur ses terres avec la Sin R1 et son orgueilleux créateur.

Nicolas Gourdol – Photos Sin Cars

Rosen raccroche son téléphone pour la cinquantième fois depuis une petite heure, laisse exploser une joie sincère. Ses yeux pétillent. Il vient d’être invité à la remise des prix de la FIA… Les coups de fil reprennent pour annoncer la bonne nouvelle à ses amis, ses partenaires. La scène se passe depuis les places arrière d’une Ghost blanche (seule Rolls de Bulgarie) baptisée “Sin Cars Shuttle”, en direction de l’unique “circuit” du pays.

Ne vous fiez pas à aux apparences, l’homme n’est pas un oligarque milliardaire capricieux à la fortune douteuse. Chez les Daskalov, on est pilote de père en fils. Rosen a développé l’essentiel de ses affaires dans le monde de l’automobile. Sin Cars est ainsi abrité dans les spacieux locaux d’un centre pièces et services BMW baptisé Ruse Car, du nom de la ville située à la frontière avec la Roumanie, au nord du pays. Un ancien bastion industriel communiste de 160 000 âmes aux charmes, disons, fort bien dissimulés. Difficile d’imaginer qu’un enfant du pays ait pu y donner naissance à une authentique et ambitieuse voiture de sport. Les projets plus ou moins farfelus de super, hyper, mégacars de 3 000 ch pullulent sur les ordinateurs et dans l’imagination de bon nombre d’escrocs ou mythomanes de Chine, du Moyen-Orient et d’ailleurs, mais la Sin R1 550, elle, existe pour de vrai. Elle bénéficie même d’une homologation européenne de petite série, et Thierry Amart, un Français, sillonne même nos routes depuis plus d’un an pour représenter la marque à bord de la première sportive bulgare. C’est par lui que la connexion s’est faite entre Motorsport et la maison mère.

Rosen Daskalov me reçoit chaleureusement dans un grand bureau dont les murs et les étagères sont recouverts de trophées, photos, casques témoignant d’une vie placée sous le signe de la course automobile. Il commence le kart très tôt puis abandonne la compétition de haut niveau pour entamer des études d’ingénieur avant de rejoindre l’entreprise de son père. Durant son temps libre, le jeune homme bricole et se lance dans la conception d’une silhouette à moteur central sur base de M5, un engin fou avec lequel il prendra le départ de quelques courses locales. 

« J’avais cinq millions d’euros dans mes poches. Je préférais mettre mon argent dans la voiture de mes rêves que dans une immense villa »

Fortune faite et crise de la quarantaine aidant, Rosen réalise son rêve de gosse en 2012 en créant Sin Cars. « J’avais cinq millions d’euros dans mes poches. On ne vit que dans deux ou trois pièces, alors je préférais mettre mon argent dans la voiture de mes rêves que dans une immense villa », confie ce grand enfant qui a depuis investi près du double de la somme initiale dans l’aventure. Il avoue gagner environ 50 000 euros par voiture, avec une capacité de production de trente unités par an. D’autres projets ont vu le jour récemment, nous y reviendrons, mais autant dire que le chemin sera long pour retrouver la mise de départ. Qu’importe, « je ne fais ça pour gagner ma vie », assure l’intéressé.

L’histoire a débuté en Angleterre, berceau de la voiture de course artisanale où l’homme trouve les contacts, les conseils et l’esprit nécessaires à son projet. Il apprend aussi outre-Manche ce qu’il ne faut pas faire et n’a aujourd’hui pas de mots assez durs pour des trompe-la-mort comme l’Ultima GTR et « ses roulements arrière de Ford Cortina ». La R1 prend rapidement forme mais des difficultés avec son associé anglais poussent l’entrepreneur bulgare à déménager la marque sur ses terres natales.

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C’est en maître des lieux omnipotent, hyperactif, pointilleux et fier que Rosen me fait visiter les ateliers où chaque Sin vient doucement à la vie. Tout ou presque est fait maison, du châssis tubulaire homologué FIA à la carrosserie en fibre de carbone, en passant par bon nombre d’éléments de suspension. L’ambiance n’est pas celle d’un bloc opératoire mais plutôt d’un garage anglais fleurant bon la passion et l’artisanat. Une voiture accidentée du championnat GT4 est posée sur un marbre. La compétition n’est pas une distraction ou un complément d’activité pour Sin, c’est par là que tout a débuté, et la course reste le cœur battant de la marque. La berlinette bulgare a pris son premier départ fin 2013 à Silverstone. Depuis, le petit constructeur évolue avec succès dans le championnat GT4 European Series (3e de la catégorie AM en 2017) ainsi qu’aux États-Unis.

La visite se termine devant la R1 550 de route. La bête en impose plus en vrai qu’en photo. 30 cm plus longue (4,83 m) qu’une 911 et presque aussi large qu’une Aventador, l’auto dessinée par son créateur privilégie l’originalité et l’efficacité à l’élégance. L’aérodynamique a d’abord été travaillée sur ordinateur avec un ancien de chez Red Bull Racing. Deux heures en soufflerie ont ensuite été nécessaires pour ajuster la balance avant/arrière fixée à 46/54 % pour une déportance globale de 600 kg à 250 km/h. La valeur impressionne comparée aux 340 kg générés par une GT2 RS à 340 km/h…


La superbe suspension à poussoirs et basculeurs a été développée en partenariat avec Öhlins, les freins sont signés AP Racing, les pneus semi-slicks sont de rassurants Michelin Cup 2, et le moteur installé en position centrale arrière provient tout droit de la banque GM. Plusieurs blocs sont disponibles suivant les versions, le modèle de pointe étant équipé du LS7 de l’ancienne Corvette Z06. Ce V8 atmosphérique de 7,0 litres de cylindrée reste à mes yeux l’une des mécaniques les plus sensationnelles de l’histoire de l’automobile sportive. Lubrification, admission, pistons et gestion Motec sont spécifiques, avec à la clé 550 ch contre 512 d’origine. La clientèle de puristes en quête d’authenticité visée par Rosen appréciera le choix d’une boîte manuelle fournie par Graziano et livrée avec son différentiel à glissement limité mécanique.

L’ouverture de la porte en élytre dévoile un cockpit plutôt cossu drapé de cuir pleine fleur et d’Alcantara et copieusement équipé. Un minium de souplesse est souhaitable pour se laisser tomber au fond des somptueux baquets. Volant et pédalier sont réglables. La position de conduite est parfaite. On s’attend à trouver un patchwork d’éléments piochés dans la grande série, mais Daskalov a poussé le raffinement jusqu’à faire concevoir ses propres boutons et commodos par une société bulgare qui travaille également pour Rimac et Tramontana. Le résultat reste artisanal, entendez par là que l’on ne peut guère attendre le niveau de raffinement et la finition d’une 911 ou d’une McLaren, mais le charme opère, surtout lorsque le V8 sort de sa torpeur à quelques centimètres de vos cervicales. Premier coup de tonnerre avant la tempête provoquée par un rapport poids/puissance inférieur à celui d’une Huracán Performante. Sin annonce un poids à sec de 1 250 kg soit un peu moins de 1 400 en ordre de marche.

Retour dans la Rolls qui franchit la grille du circuit Drakon, lequel ferait passer notre chère piste Club de Magny-Cours pour un tracé de F1… La R1 550 est arrivée sur un plateau.

Le temps est maussade, le revêtement humide et buriné. C’est dans ces conditions que j’ai pour mission de jauger des qualités dynamiques de la créature bulgare. Le pommeau du levier de vitesse tombe parfaitement sous la main. L’embrayage est costaud, les passages de rapports sont virils. La férocité omniprésente de la mécanique rend humble et prudent. L’ABS « course » aussi. La direction électrique très légère et directe ne demande guère d’effort pour inscrire l’auto qui semble très vite moins sauvage qu’elle en a l’air. Rosen a souhaité conserver une grande souplesse de suspension. La motricité est impressionnante et le comportement étonnamment sain, tout du moins aux vitesses modestes permises par cette piste de kart améliorée. Je ne perçois presque aucun sous-virage et aucune réaction parasite de la poupe lorsqu’on rentre un peu fort sur les freins. Je regrette juste un manque de retour d’information sur le grip dans la direction. La confiance aidant, le pied droit rejoint le plancher, la voiture se cabre et toute la poussée et la théâtralité légendaire du surpuissant V8 américain vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher. La tige du pommeau claque dans la grille mais, si la boîte mécanique garde un charme indéniable, sa lenteur et le passage 3-2 très délicat limitent le potentiel de l’auto sur circuit.

Après une dizaine de tours, je laisse le volant à Rosen qui oublie les soucis du business le temps d’une séance de drift et de donuts avec le jouet de ses rêves. Des rêves et de l’ambition, il n’en manque pas et, après avoir développé une version plug-in Hybrid de la R1, le constructeur bulgare vient de lancer la S1, une sportive modulaire vendue aux alentours de 40 000 euros. Affaire à suivre… 

VERDICT – Je me garderais bien de porter un jugement complet et définitif sur les qualités dynamiques de la première « supercar » bulgare. Toutefois, de ce que j’ai pu entrevoir, l’auto profite clairement de l’efficacité et de la rigueur de la voiture de course dont elle est très étroitement dérivée. Nous sommes loin du délire de l’artisan fantasque, et les pistards fortunés en quête d’exotisme pourraient y trouver leur compte.

FICHE TECHNIQUE SIN R1 550

Moteur : V8 7,0 litres atmo (GM LS7)
Puissance : 550 chevaux
Couple maxi : 
Transmission : Propulsion
Boîte de vitesses : 6 rapports, mécanique
Poids annoncé : 1250 kg à sec

Performances
0 à 100 km/h : 3’’5
Vitesse maxi : > 350 km/h

Prix : 227 680 € (H.T) 

Cet essai est à retrouver dans le n°82 de Motorsport

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