Lamborghini Urus : Briser la glace

Motorsport et les SUV, ce n’est pas l’amour fou, mais nous avons imaginé que partir à la découverte de la romantique Islande au volant d’une Lamborghini de 650 chevaux pourrait créer des liens.

Les plus grands cataclysmes engendrent bien souvent les plus grandes merveilles de la nature. Cette vérité universelle prend aux tripes le touriste échoué en terre islandaise comme l’amoureux de sportives italiennes au volant d’un Urus. En jean et baskets, le décontract’ et sémillant Stefano Domenicali m’explique avec un pragmatisme désarmant que la survie ô combien coûteuse dans un futur proche du V12 atmosphérique, nous la devrons à nul autre qu’au premier SUV de la marque (le très limité LM002 était plus une figure de style qu’un projet industriel). Et le patron de la marque de Sant’Agata d’enfoncer le clou en précisant que la première année de production (3000 unités) a déjà trouvé preneurs. Ainsi va la vie… Porsche a prouvé depuis longtemps les bienfaits de la théorie avec le Cayenne, un très proche cousin.

Balayés par un vent glacial, les rétines saturées de couleurs inconnues et l’esprit vagabond, nous voici au départ d’un voyage de trois jours. Près de 1000 km au programme dans l’un des derniers endroits que l’on imaginerait explorer en Lamborghini. La marque n’a pas de concessionnaire en Islande… pour l’instant. Nul doute qu’une petite frange sportive et fortunée de ce pays de plein-emploi n’y serait pas insensible. Dans une société soucieuse du respect de l’environnement, l’achat d’un Urus peut presque être perçu comme un geste écoresponsable. Ne gloussez pas, vous n’avez pas vu le frêle 4×4 Lamborghini de tout juste 2 m de large pris en sandwich sur le parking d’un restaurant par deux “super-Jeep”. Ces colosses caractéristiques de l’Islande sont des trucks américains copieusement gonflés et montés sur des pneus de plus de 40 cm de larges et 40 pouces de haut. Le genre de “big foot” spécialement taillés pour s’aventurer sur les glaciers qui recouvrent environ 10 % de l’île.

Notre Urus se contente lui de Pirelli Scorpion Zero toutes saisons en 325/35 ZR 22… D’origine, le bestiau est chaussé en 21 pouces tandis qu’une option en 23 existe au catalogue… Rien qui permette d’envisager plus que de paisibles et prudents (n’oubliez pas la bombe anticrevaison) trajets hors du bitume pour dénicher quelques trésors inaccessibles en Aventador…
Le local qui nous dépasse sans forcer, le coude à la portière d’un vieux Suzuki Vitara bien chaussé, doit doucement rigoler. Notre convoi de sept Urus flirte difficilement avec les 50 km/h sur un chemin bien caillouteux et n’aura (légalement) pas le droit de dépasser 90 sur l’ensemble de l’île. On dit souvent que ce qui importe dans la puissance, ce n’est pas sa pleine exploitation mais le fait de savoir qu’elle est là, disponible, sous le pied droit. Cela n’a jamais été aussi vrai !

Monstre en laisse

Je m’étais promis de ne pas vous faire le coup du “tempérament volcanique” du V8 biturbo de 650 chevaux, le plus puissant de l’espèce. Seulement voir 2,2 tonnes remuer de la sorte au moindre effleurement des gaz, c’est tout de même un truc plutôt éruptif. Le Super SUV, comme l’appellent ses concepteurs, serait capable d’atteindre 305 km/h et d’accélérer à peu près aussi fort que la première Gallardo, soit 3”6 de 0 à 100 km/h. Son moteur n’a pas, tant s’en faut, la noblesse et l’originalité du V12 de l’inénarrable LM002 essayé dans ce numéro, mais dispose de 60 % de couple en plus 2000 tours plus tôt! Petite précision visuellement contre-intuitive, l’Urus est plus long et plus large que son aïeul… mais beaucoup moins haut. On peut aimer ou pas son design taillé à la serpe (industrielle), la Lamborghini des familles affiche une silhouette presque élancée… pour un engin de cette catégorie.

La nature joue les transformistes sous une météo tout aussi versatile. Un photographe italien émigré en Islande depuis plusieurs années m’assure que les paysages sont sublimés par la pluie. Soit, mais quand votre valise et toutes vos affaires chaudes et étanches sont restées coincées en France à l’aéroport, vous appréciez aussi de beaux rayons de soleil, croyez-moi ! Des falaises majestueuses aux océans de lave séchée recouverte de mousse en passant par les volcans (près de 200 cratères), les geysers ou les glaciers rejoignant les plages infinies de sable noir, le cocktail semble irréel. L’Islande a la faculté extraordinaire de vous connecter à la Terre. L’Urus, beaucoup moins même si son cocon ultramoderne pétri de luxe n’est pas aussi isolé du monde extérieur qu’il n’y paraît. Le sélecteur ANIMA regroupe six modes de conduite, de Corsa à Terra, le deuxième étant naturellement privilégié au premier sur notre parcours, notamment parce qu’il augmente la hauteur de caisse. Les trains renforcés en alu, la suspension pneumatique et les barres antiroulis actives assurent une impressionnante tenue de caisse, toutefois le pouvoir de filtration apparaît limité, même sur une route bitumée comme la N° 1 qui fait le tour de l’île. Après tout, nous sommes dans une Lambo.

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Le gabarit hors norme de l’Urus est largement atténué par la sensation d’espace qu’inspire l’Islande, mais pas que. L’empattement géant (3 m) est virtuellement réduit par les roues arrière directrices tandis que le différentiel arrière participe à l’agilité vraisemblablement bluffante de la bête. Cet essai n’en étant pas tout à fait un, permettez-moi de ne pas être plus tranché sur le sujet de l’efficacité ou de l’équilibre du châssis à la limite. Ni sur la puissance et l’endurance des plus gros disques carbone/céramique au monde: 440 mm de diamètre à l’avant, contre 420 par exemple pour une Chiron ou 400 pour une Aventador SVJ! Ces galettes géantes sont pincées par des étriers non moins singuliers comptant la bagatelle de 10 pistons… Chaque dépassement est l’occasion furtive de faire gronder le V8 en jouant avec les premières palettes fixées au volant dans une Lamborghini. Les rendre solidaires de la colonne de direction aurait été bien trop coûteux selon Domenicali, plate-forme commune oblige. Rappelons que la MLB Evo, c’est son nom, est partagée notamment avec le Cayenne, le Bentayga et le Q8, le SUV Audi étant visuellement le plus proche du Lamborghini.

 

L’Islande est classé 172e sur 197 pays dans le monde pour sa densité de population. On y compte à peine plus de trois habitants au km2, soit douze fois moins qu’en Corse. L’Islandais se fait rare, mais jovial et très accueillant à l’égard de notre caravane insolite. L’un des spectacles les plus inattendus restera sans doute le troupeau d’Urus sur la plage de Vik. Le différentiel central Torsen privilégie naturellement la propulsion avec 60 % transmis aux roues arrière, chiffre qui peut grimper à 87 % ou descendre à 30 % en fonction des conditions. L’envie est grande d’en faire l’expérience sur la plage noire large de plusieurs kilomètres mais c’est strictement défendu. Le balisage de la piste n’est pas très clair mais bien réel. Toute intrusion hors de celle-ci peut être puni d’une très lourde amende, et la règle est valable sur l’intégralité de l’île, quel que soit le véhicule utilisé.

Contentons-nous dans ces conditions d’admirer un paysage dont une seule paire d’yeux peine à capter les subtilités. Les moutons accrochés à flanc de falaise qui défient les lois de la gravité font croire un instant que nous sommes sur la Lune. La capacité de mise en action de l’Urus également, en quittant le sable pour la route principale. Roues braquées, gaz à fond, béquilles électroniques au minimum, le taureau de combat esquisse un soupçon de survirage avant d’atteindre la vitesse légale bien trop rapidement pour ne pas la dépasser allègrement, juste le temps de reprendre ses esprits. La frustration laisse vite place au puissant sentiment de liberté que le pays inspire.

Force de la nature

Le lendemain, nous rejoignons l’extrémité est de notre périple. Face à nous, le plus grand glacier du pays et d’Europe se dessine au fil des kilomètres. Celui-ci est surplombé en arrière-plan par le Hvannadalshnjúkur (à vos souhaits), plus haut sommet d’Islande culminant à 2110 m. Juste après le passage d’un pont, les icebergs de la lagune glaciaire de Jökulsárlón nous sautent au visage, aussi majestueux qu’inattendus. Ces glaçons millénaires flottants là à quelques mètres de nous dans un silence de cathédrale réveilleraient la fibre écolo du dernier brûleur de pétrole. Le bon moment pour causer électrique avec le boss de Lamborghini. « Une supercar ne peut être électrique! » assène Domenicali. À la bonne heure.

La planète n’a rien à craindre de l’impact que l’insignifiant cheptel de voitures de sport pourrait bien avoir sur elle. Après tout, un Urus pollue moins que le Combi VW fleuri d’un alter-mondialiste et puis, à moins de venir ici à la rame, chaque touriste y va de sa généreuse contribution en dioxyde de carbone. Avant de remettre le cap sur Reykjavik, nous approchons au plus près du glacier, jusqu’à nous offrir une modeste séance de “franchissement”. On croise quelques-unes de ces super-Jeep qui roulent plus vite sur les chemins défoncés que nous sur la route. Les radars doivent se faire rares sur la Lune… Pause à Dyrhólaey, l’un des nombreux lieux de tournage islandais de la série culte Game of Thrones. Le folklore local regorge de trolls, d’elfes et de fées. Quelques Puffin, ces oiseaux peluche au bec orange qui pullulent sur l’île, nous saluent, puis l’heure est venue de rentrer à la capitale. Cap à l’ouest. 

D’un soleil radieux, on passe en quelques minutes à une averse de neige. Idéal pour apprécier à sa juste valeur la magie de l’électronique embarquée par notre Urus monté en pneus parfaitement inadaptés à la situation. L’aventure touche à sa fin et nous nous rendons volontiers complices du crime de lèse-majesté. Certains le diront surdoué, d’autres d’une futilité sans bornes, le SUV de Sant’Agata aura été pour nous ni plus ni moins qu’un singulier compagnon de voyage qui mériterait sans aucun doute d’aller limer ses 22 pouces du côté de Magny-Cours…

Moteur : V8 biturbo, 3 996 cm3
Puissance : 650 ch à 6000 tr/mn
Couple : 86,6 mkg de 2550 à 4500 tr/mn
Transmission : intégrale, BVA 8
L/l/h : 5,11/2,02/1,64 m
Poids : 2199 kg
Perfs : 0-100 km/h en 3’’6, 305 km/h
Prix de base (malus) : 205 715 € (10 500 €)

Essai paru dans Motorsport n°86